Dans la 4è, la comparaison oppose deux versions évidentes: Rowicki et le LSO, et Kertész, toujours avec le même orchestre. La comparaison de ces deux intégrales se révèle tout à fait fascinante: l'orchestre identique, d'un niveau peu ou prou équivalent, selon les versions, permet de mettre en relief l'influence d'un chef, d'une direction d'orchestre, sur l'interprétation proposée d'une même partition. J'écarte d'emblée Kubelik, lourdingue, balourd, et beaucoup trop germanique dans cette 4ème symphonie, qui se veut aérienne.
Rowicki propose une interprétation très subtile de l'oeuvre, très colorée - encore - et dynamique. Le mouvement, le rythme, le ménagement des nuances et des tempi, tiennent une place prépondérante dans le projet qui est le sien: peu à peu, l'espace sonore de la symphonie se déploie dans toute sa complexité, dans toute la richesse d'une orchestration bien plus complexe qu'il n'y paraît de prime abord. Le premier mouvement, Allegro, est un modèle du genre: les attaques sont très percutantes, très incisives, parfois un peu trop massives ou compactes, mais très marquées. Le rythme est mis en exergue: on entend presque trop la pulsation, mais cela donne une vie et un allant indéniable à cette lecture.
Ce que proposent Rowicki et le LSO dans le second mouvement, l'Andante sostenuto e moto cantabile, est absolument bouleversant. Rowicki, surtout, met en exergue la parenté wagnérienne de ces pages très émouvantes, à l'orchestration débarrassée de tout artifice inconvenant. L'ouverture thématique du mouvement par le pupitre des bois est une réussite totale, et les timbres vraiment très travaillés. La modulation aux cordes est tout aussi réussie, et on croit entendre assez souvent une réécriture du Tannhäuser. J'émettrai une simple critique sur l'intervention, tout au long de ce mouvement, des violoncelles parfois trop en retrait. La très belle prise de son, très transparente, très claire, aurait permis une reprise thématique par ces instruments plus pertinente et plus marquée, peut-être plus dramatique, comme c'est le cas chez Kertész. L'exposition thématique, la précision analytique de la direction de Rowicki, et la beauté parfois stupéfiante des timbres font de ce mouvement une réussite totale.
La version de Kertész est très belle. D'emblée, néanmoins, on entend trop les cuivres, et pas assez les bois, dans cette introduction jouée un peu plus rapidement, plus tenue, plus dense. Le pupitre des cordes est dirigé d'une main de maître, souvent plus marqué, plus lyrique que chez Rowicki. On est dans une lecture beaucoup plus romantique, plus clivée, avec un sens du climax qui manque peut-être au chef polonais. Plus de poésie, mais moins de clarté dans l'expositon thématique, dans la mise en évidence de l'intelligence de l'orchestration du compositeur tchèque.
Les deux versions se valent, mais la richesse et la grande sérénité du propos chez Rowicki l'emportent chez moi.
Les deux scherzos, Allegro feroce, sont particulièrement réussis, mais Kertész est vraiment à son avantage dans ce mouvement. Rowicki est plus sec, plus incisif, dans l'économie de moyens et installe l'oeuvre dans une amplitude sonore toute maîtrisée. C'est très dynamique, très animé. Kertész est stupéfiant dans ces pages: mêmes qualités que Rowicki (belle amplitude du son, lecture très dynamique), mais en plus de cela, un travail sur les timbres extraordinaire, et surtout, une passion et un engagement réellement impressionnants. C'est aussi une lecture très nationale, beaucoup moins rationnelle et posée que celle de Rowicki. Les bois sont magnifiques tout du long, et les cuivres vraiment très équilibrés. L'interprétation est surtout habitée par un souffle réel, un allant et une intelligence du geste orchestral rares.
Une fois n'est pas coutume, c'est Rowicki qui se montre le plus vif dans le finale de cette belle symphonie. L'Allegro con brio qu'il propose est tout à fait pertinent, très très coloré, riche de nuances et d'une précision dans la lecture tout à fait remarquable. Kertész est un peu devant encore une fois: plus ample, la direction ouvre un espace sonore plus ambitieux, plus animé, peut-être plus dramatique aussi. Les deux versions sont à un niveau d'excellence qu'il faut souligner et féliciter. Kertész amène peut-être plus de génie au texte, quand Rowicki se focalise sur la mise en évidence très analytique des segments mélodiques et thématiques.
Deux très belles versions, au sommet de la discographie, qui ne se différencient dans la qualité que de par les partis pris, à l'appréciation de chacun.
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samedi 19 mai 2012
Dvorak, 7è symphonie - (Discographie)
La 7è de Dvorak est peut-être ma préférée. La plus constante dans l'intensité, et peut-être, aussi, celle qui fait la plus belle part au pupitre des cordes. Je vais essayer de situer cette version en regard de mes deux références personnelles: Giulini avec le LPO pour EMI, Kertesz et le LSO, et Mackerras avec le Philarmonia.
Kertesz et Rowicki se partagent le LSO. Difficile de les départager sur ce point, d'autant que les enregistrements sont quand même relativement proches chronologiquement. Le pupitre des bois, c'est la différence la plus frappante, sonne beaucoup plus clairement chez Rowicki, mieux mis en valeur, moins étouffé, et surtout, beaucoup plus engagé. Ca s'entend particulièrement dans l'ouverture du Poco Adagio. Pour le reste, la qualité de l'orchestre est plutôt équivalente: on retrouve le LSO des grands jours, très assuré techniquement, solide, avec une jolie qualité de timbres. Les cordes sont très profondes, et chez Rowicki, donc, les flûtes, et les bois dans l'ensemble, sont particulièrement agréables et justes. La différence se fait aussi sur la qualité des cuivres, peut-être plus ronds chez Rowicki, et dans tous les cas moins cinglants.
Le Philarmonia de Mackerras sonne très différemment. Il y a bien sûr, la direction d'orchestre qui jour. Mais j'y reviendrai plus tard. L'essentielle différenciation qui ressort de cette écoute, c'est la qualité des cordes chez Mackerras, comme toujours impeccables. Là où ce pupitre, dans la version de Rowikci, était parfois trop prominent, l'écoute du Philarmonia/Mackerras donne à entendre des cordes parfaitement équilibrées, mais aussi beaucoup plus classiques. Ca peut sonner moins engagé, ca peut paraître de meilleur goût, tout est question de point de vue. La prise de son doit jouer aussi. Les bois du Philarmonia sont sublimes, même si les flûtes sont parfois f quand la partition indique p. Dans l'ensemble, je préfère l'équilibre du Philarmonia à un LSO de très bonne qualité mais aux bois et cuivres inférieurs. Et je préfère la légèreté et la vivacité des cordes du Philarmonia, moins compactes et plus aériennes que celles du LSO.
Reste à écouter Giulini et le LPO. J'aurais pu pousser le vice à préférer la version très honorable enregistrée avec le Philarmonia pour la BBC, mais l'enregistrement avec le LPO me semble infiniment supérieur. Néanmoins, à parler de l'orchestre, il faut reconnaître que le LPO est ici beaucoup moins convainquant que le Philarmonia. Ca reste de très bonne qualité, mais les bois sont beaucoup moins pertinents, et les cuivres parfois beaucoup trop grinçants et acides. Il y a de beaux timbres, cependant, et le pupitre des cordes n'est pas très loin.
Tempi
Mackerras/Philarmonia, 10:25 / 9:42 / 7:31 / 9:18
Rowicki/LSO, 10:42 / 10:14 / 7:42 / 9:20
Kertesz/LSO, 10:19 / 10:08 / 7:23 / 9:15
Giulini/LPO, 11:34 / 11:33 / 7:59 /9:49
On a trois versions relativement nerveuses, et proches les unes des autres. Dans le premier mouvement, c'est Kertesz qui est un tout petit plus rapide que Mackerras, distançant Rowicki, qui fait figure de version peut-être plus équilibrée, entre ces deux captations et celle très lente de Giulini (11:34!
Le second mouvement n'est pas adagio du tout chez Mackerras, qui prend vraiment le poco à son compte. Les tempi dans ce mouvement prêtent à Mackerras une intention, défendable, de concentration, de réduction des effets pathétiques: il propose une lecture très claire, très droite. Giulini est encore une fois très solennel. Kertesz et Rowicki, avec ce juste milieu, proposent une lecture plus empreinte de poésie. C'est très proche, dans les deux cas. Et le tempo chez Giulini, s'il accouche d'une construction sonore impressionnante, et parfois trop distendu, et rend l'écoute moins confortable.
J'ai une gros coup de coeur pour le scherzo de Giulini, j'y reviendrai. Pour un tempo plus fidèle à la partition, et certainement à l'idée que s'en faisait Dvorak, il faut plutôt chercher chez Mackerras ou Kertesz, très dansants.
Dans le dernier mouvement, on a trois versions très proches, et encore un Giulini plus lent. Un peu trop lent, ici. Je trouve que ça passe moins bien.
Néanmoins, à l'arrivée, même si au cas par cas je peux préférer tel ou tel mouvement, c'est bien la cohérence des tempi de Giulini qui s'impose: la vision est tenue du début à la fin, totalement assumée. La direction donne les moyens de son ambition à cette interprétation très large et libérale des tempi de cette symphonie.
Giulini est impressionnant. Je l'ai dit: beaucoup de solennité, de majesté, et un sens de la nuance parfait. De belles pauses et des silences pertinents, des gradations parfaitement menées. Jamais, pourtant, le chef italien ne sombre dans la lourdeur ou dans la pompe.
C'est une lecture très métaphysique, très spirituelle.
Kertesz propose une lecture plus fougueuse, plus nerveuse, très nationale en un sens, marquée par quelques tics de direction parfois un peu fatigants, et des effets pas toujours très subtilement amenés.
Si l'on refuse, et c'est tout à fait possible, la lecture que propose Giulini de Dvorak, à mon sens, le match se joue entre Rowicki et Mackerras. Le premier est très classique: peu d'effets, beaucoup d'implication et d'engagement, mais assez peu de souffle, et un sens toujours présent de la mesure, de la sobriété. Le troisième mouvement de Rowicki est tout à fait remarquable. Quand Giulini propose une lecture dramatique du scherzo, très intense, confinant parfois à la célébration tragique - qui n'a pas forcément lieu d'être ici -, Rowicki est admirable de dynamisme, de légèreté, de chantant. C'est le gros point fort de son enregistrement, que ce mouvement parfaitement maîtrisé et tenu, très coloré, si plein d'esprit et d'humour par moments qu'on croit parfois entendre du Saint-Saëns en mieux. La direction de Mackerras est beaucoup plus typée. C'est, de toute façon, un chef très reconnaissable: vif et subtil, et d'un sens de la nuance, des effets, rare. Dans l'exposition thématique et la compréhension du texte de la partition, il est peut-être plus pertinent. Moins coloré que Rowicki, mais plus ambitieux, plus analytique. Kertesz est le perdant de cette petite écoute comparée personnelle: un peu trop furieux, un peu trop nerveux. C'est une vision de l'oeuvre très marquée, qui se défend elle aussi, mais qui finit par lasser.
Au final, chacun se fera son avis, et trois versions au moins sur les quatre sont indispensables à qui aime la musique symphonique de Dvorak, ou la musique symphonique tout court d'ailleurs!
Je suis néanmoins très content de cette écoute de Rowicki, peut-être encore plus agréable à la découverte que dans la 5è, même si moins surprenante que sa troisième, qui souffre aussi certainement moins de la concurrence de sommets discographiques répandus. J'ai néanmoins l'impression d'entamer la découverte d'une très grande et très belle intégrale.
Bonne écoute !
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