mardi 17 juillet 2012

Karajan et Sibelius: quarante ans de passion (II)



Je reviens un peu sur la semi-intégrale EMI de 1980-1, avec le Berliner Philharmoniker.
Le 2 juillet de l'année 1981, Karajan procède donc à son dernier enregistrement d'une symphonie de Sibelius, ne se consacrant dans les trois ans qui suivent qu'à quelques poèmes symphoniques. Pareillement, il ne jouera plus que la Valse Triste en bis de quelques concerts des années 1980, sa dernière représentation live d'une symphonie de Sibelius datant donc de 1979.

Il y a quelque chose de très surprenant dans le parcours biographique et musical de Karajan: il n'a jamais fait dissimulé son aversion réelle pour les trois premières symphonies du maître finlandais. Il n'a, à ma connaissance, jamais gravé ou même joué en concert la troisième, pour laquelle il avait une aversion avouée. Les représentations live des deux premières symphonies se comptent - littéralement - sur les doigts d'une main: la première a été jouée dans les années 40, la seconde dans les années 60. Avant cette semi intégrale, il n'avait enregistré, sur ces trois symphonies, que la deuxième, une fois, pour Columbia, avec le Philharmonia.

Il est donc tout à fait étonnant de voir le chef autrichien conclure son épopée discographique sibelienne (il doit y avoir, toutes pièces confondues, une cinquantaine de sessions d'enregistrement) par cette première symphonie tant délaissée, et éjectée de son répertoire depuis près de quarante ans. 



Autant le dire d'entrée de jeu, cet enregistrement ne situe absolument pas dans le haut du pannier discographique, et de manière générale, je la déconseillerais à qui veut se constituer une intégrale des symphonies de Sibelius dépareillée.
Cette symphonie souffre d'ailleurs de pléthore d'enregistrements cultes et de très haut niveau: Kajanus, Bernstein, Gibson, Davis, von Caraguly, pour ne citer qu'eux.

Karajan propose une interprétation qui comme souvent a les défauts de ses qualités. Le sens de la couleur, cette rondeur du son caractéristique du Karajan des dernières années à Berlin, le refus des contrastes trop forts accompagnent ici des attaques souvent molles. Le tout manque un peu d'entrain et d'allant.
Cette première symphonie, totalement post-romantique, oeuvre de jeunesse -symphonique- d'un compositeur déjà important, est une symphonie faite de contrates, d'explosions expressives, de flux mélodiques très affirmés. C'est une symphonie un peu caractérielle, dirigée ici sans caractère véritable.

Karajan se montre particulièrement maladroit dans les deux derniers mouvements: il joue Sibelius comme Bruckner. C'est parfois un peu pâteux, et ce génie dans l'équilibre des nappes sonores qui lui permet de proposer un mouvement lent agréable accouchent d'une catastrophe dans un Scherzo et un final qui nécessitent beaucoup plus d'arrêtes.
Qu'un vieil homme joue cette oeuvre pleine d'un souffle propres aux oeuvres de jeunesse, aux premiers essais, n'empêche pas d'accoucher possiblement d'un miracle musical; ça n'est pas le cas ici, car Karajan superpose trop souvent sa grille interprétative usuelle sur une musique qui lui échappe. Il est tout à fait regrettable que les concerts de 1942 n'aient pas été captés en live, ou suivis d'un enregistrement, car il aurait à coup sûr été fascinant d'écouter le jeune Karajan dans ce répertoire, avec un orchestre moins "installé".

Au final, cette version propose la grandiloquence quand la partition appelle le grandiose. Elle s'inscrit dans une tradition symphonique germanique un peu pompière et lourde, très architecturée, quand elle n'est qu'alternances d'inspirations, succession de contrastes: Sibelius y cherche encore sa marque, son style symphonique. Karajan n'est que couleur, et la démonstration de l'opulence berlinoise dénote, quand cette symphonie n'appelle qu'exaltation et emportement.

C'est à coup sûr le gros point noir de cette semi intégrale définitive pour EMI, avec, j'y reviendrai surement, une seconde symphonie un peu moyenne. On est très loin du niveau atteint dans les symphonies 4-5 par le chef autrichien, qui correspondent de toute façon beaucoup mieux à son style, à sa démarche, à son esthétique de l'époque.
On pourra donc admirer l'extraordinaire lucidité d'un chef qui ne céda que sur la fin aux sirènes de symphonies dont il savait pourtant pertinemment, à raison, qu'il échouerait à retranscrire le caractère et la musicalité véritables.

Karajan et Sibelius: quarante ans de passion (I)

J'ai mis du désordre dans ma discothèque, mais voici quelques avis, en attendant approfondissement, sur les Karajan/EMI. Je commence avec la 5è, avec le Philharmonia. 



Symphonie n°5; avec le Philharmonia Orchestra, enregistrement de Septembre 1960 (attention, il y a un autre enregistrement, chez Columbia également, de 1951, complété en 1952).
C'est généralement cet enregistrement ultérieur qu'on trouve dans les bacs. Celui de 1951-2 s'acquiert beaucoup moins facilement.
Celui-ci se trouve à prix modeste dans la "Karajan collection", rééditée pendant un moment par EMI, en couplage avec une seconde symphonie, datant aussi de 1960. Cette deuxième symphonie est dispensable dans le cadre de la constitution d'une semi-intégrale Karajan, comme je soupçonne certains de l'envisager. Cette symphonie n'a été gravée une seconde fois que dans le cadre de la semi-intégrale de 1980-1981 avec Berlin pour DG. Elle ne réussit globalement pas à Karajan, qui s'y montre souvent maladroit, parfois un peu pataud et lourd, et peine à s'y montrer aérien, dansant, et à saisir le flux musical dans toute sa dimension.
La 5ème par contre est sans conteste possible, je crois, la symphonie qui réussit le mieux au chef autrichien. Sa discographie parle pour lui: enregistrée 9 fois, de 1949 à 1977, et surtout, jouée près de 30 fois, et j'ai pu en oublier, en concert.
Il s'agit ici de l'enregistrement studio du 20 au 23 Septembre 1960, donc. Karajan a joué près d'une dizaine de fois cette symphonie avec le Philharmonia en concert avant ça, mais plus depuis 1955. Pour situer les choses, disons que l'enregistrement en question lutte avec celui de 1965, légendaire, pour DG, avec le Philharmonique de Berlin, qui se situe bien dans le top 10 de la discographie studio du maître. La version proposée dans la "Karajan Collection" d'EMI est une version remastérisée en 1988 de l'enregistrement Columbia: le son y est donc relativement net et clair, ça ne grésille ni ne sature plus, et il n'y a aucun défaut majeur technique à souligner.

L'interprétation que propose Karajan de cette symphonie est ici tout à fait passionnante. Il faut savoir, pour l'anecdote, mais pas seulement, que cette 5è symphonie composée en gros entre 1914 et 1919 a été remaniée à deux reprises. Elle fait un peu figure de symphonie de "guerre" dans le répertoire de Sibelius: sa maturation doit beaucoup à la guerre d'indépendance finlandaise. Pour autant, et c'est là ce qui est passionnant chez Sibelius, et totalement paradoxal, c'est peut-être sa symphonie la plus lumineuse et la plus optimiste. Il faut se souvenir du thème éclatant de foi en l'humain et d'optimisme du début du troisième mouvement pour s'en convaincre.

Si l'on excepte quelques bribes de la 4ème symphonie, on est ici en présence de la partition la plus audacieuse de Sibelius, en attendant deux dernières symphonies encore plus folles. La quantité de corrections et de retouches explique peut-être la complexité passionnante que la lecture de la partition permet de deviner.
Si l'on s'en tient pour commencer au premier mouvement, on hésite à y déceler une forme de sonate. On y devine un scherzo, qui tend par moments vers la valse. On y entend aussi plusieurs doubles expositions assez habiles et audacieuses.
Le premier mouvement s'ouvre sur une exposition thématique au cor, reprise par l'ensemble des cuivres et des bois, successivement, avant apparition des cordes. D'emblée, j'ai été frappé par le beau travail sur les timbres: les bois sont très chantants, et les cuivres ne sont ni pétaradants, ni aigres. Le travail de Karajan, et ses qualités intrinsèques et "habituelles", s'entend de suite: la complexité de ce premier mouvement tient à la dissolution parfois extrême du discours musical. Ici, il apparaît avec une évidence certaine: la nappe sonore un peu indistincte produite par les cordes dans ce premier mouvement est déchirée par la très belle sonorité des autres pupitres d'un Phiharmonia en belle forme. Plus qu'ailleurs, cette symphonie exige aussi du chef et de son orchestre une tenue rythmique impeccable, au risque de proposer une bouillie magmatique inaudible. Le pari est évidemment réussi ici, même si le pupitre des cordes est par moment un peu trop brouillon, et qu'on perçoit mal la gradation dans l'intensité qui est supposée par la partition. Quand enfin le thème et la mélodies sont repris par les cordes, on se rend compte de l'incroyable travail sur la couleur musicale qui accompagne cette prestation. La reprise immédiate du thème par les cuivres et les bois est soulignée par une attaque très nette et très incisive. Le crescendo final, et le mouvement ascendant qu'il accompagne, est totalement maîtrisé et tenu: l'orchestre y est classieux, et Karajan évite la surenchère grandiose et pompière qui tend souvent les bras aux chefs dans ces pages.

Le deuxième mouvement de cette symphonie qui n'en compte que trois est beaucoup plus classique dans sa forme: une série de variation sur un thème exposé d'entrée de jeu par un dialogue pincé et piqué entre flûtes et cordes. Très léger, il contraste avec la première variation, qui alterne legato du pupitre des cordes et, surtout, des violoncelles, et réponse piquée des bois. Ce legato nouveau est très expressif ici, et le Philharmonia déploie dans ce mouvement des trésors d'habileté technique et de précision. Je n'ai relevé que très peu de scories à la lecture de la partition, et l'ensemble est d'une maîtrise assez impressionnante. Il faut vraiment souligner le très beau travail des bois, aériens et lumineux.
On a une très belle gradation au fil de ce mouvement: plutôt que de mettre en avant une lecture analytique du texte de Sibelius, Karajan fait le pari de déployer des nappes de couleurs tout à fait remarquables, et donne sens à l'ensemble du mouvement en instaurant un véritable climat, une atmosphère, plus qu'en soulignant les articulations logiques et mélodiques propres au texte. La contrepartie de cette belle réussite globale, et cela tient à mon avis d'un pari trop osé et pas forcément très pertinent au vu de la structure de la partition, c'est que cette ambition s'essouffle par moments. On verse ainsi parfois dans une musique impressioniste qui ne correspond à mon sens absolument pas à l'intention initiale de Sibelius. La deceleration finale, cette dramaturgie conclusive qu'on peut entendre dans la prise de parole finale du pupitre des cordes est par exemple assez mal introduite.

Le troisième mouvement est le plus réussi. Il s'ouvre sur de rapides tremolos et une exposition thématique ambitieuse et éclatée. Le thème introduit à la suite de cette introduction par les clarinettes / flûtes et hautbois est un des sommets à mon humble avis du corpus symphonique sibelien. Ici, c'est tout à fait remarquable d'expressivité, de couleur, d'équilibre des pupitres et de clarté. L'écho modulé, à la fin du mouvement, beaucoup plus lent, est tout aussi remarquable ici, même si l'optimisme initial laisse place à une lecture beaucoup plus dramatique et inquiète, avec un pupitre des cordes par exemple qui insiste énormément sur le legato en fff. Cette gradation finale est vraiment bouleversante sous la baguette de Karajan (même si moins qu'en 1965): on y entend une violence et un déchaînement de forces telluriques vraiment stupéfiant. Ce Karajan là me fait beaucoup penser à Bernstein/NYP.

J'ai été très laudatif, mais cette version est vraiment recommandable. Elle ne tient pourtant pas lieu de sommet discographique ultime à mon sens, car Kondrashin et Bernstein/NYP restent quand même superlatifs ici. Et je ne parle pas de Sanderling, qui y est astronomique. Mais c'est passionnant, et à coup sûr un disque essentiel pour tout amateur éclairé du chef autrichien. J'y reviendrai peut-être, mais c'est surtout une lecture à entreprendre en comparaison de la version de 1965, voire du live à Lucerne de 1977, car c'est une interprétation radicalement différente, audacieuse, très représentative du Karajan des années 50. Le fossé est énorme, entre 1955 et 1965, quand seulement dix ans séparent ces deux gravures. Mais dans les deux cas, c'est sublime.

mardi 10 juillet 2012

(IV) Semaine - ou presque - "Carlo Maria Giulini" (discographie)

Avec énormément de retard, du à des examens de fin d'année et à un mémoire plutôt lourds à digérer, voici enfin la suite tant attendue de notre sélection discographique Giulini - du moins en Sibérie, d'après les statistiques de ce blog.

Voici un disque à mon sens indispensable à qui veut comprendre un peu mieux le chef italien, nécessaire à qui souhaite découvrir un autre Vivaldi, et indiscutablement prioritaire dès lors que l'on souhaite découvrir la musique religieuse de Verdi. 






Au programme, on a donc le Credo de Vivaldi, et les Quatre Pièces Sacrées de Verdi, avec l'ami Giuini à la baguette d'un Philharmonique de Berlin efficace et d'un très beau choeur Ernst Senff. 

Commençons par le Credo. L'interprétation, autant le dire, est complètement hors style. Giulini propose une lecture à l'envergure sonore très large et très vaste: soulignons d'emblée l'énorme travail sur la spatialité de l'orchestre et du choeur. Il est tout à fait remarquable, d'ailleurs, que l'un et l'autre parviennent à un tel équilibre sonore: jamais l'un ne prend le pas sur l'autre, jamais le son ne paraît confus, étouffé ou indifférencié. 

On pourrait reprocher à l'ensemble un léger manque de respirations: le tout est joué d'une traite, et porté par le souffle d'un choeur aux timbres extrêmement travaillés, Giulini propose une version très resserrée rythmiquement, et s'autorise peu d'écarts au tempo initial. A son crédit, on pourra souligner qu'il s'agit aussi, peut-être, d'une des compositions les plus compactes et contenues de Vivaldi. 

L'intérêt de cet enregistrement est double: d'une part, il permet de découvrir un Vivaldi un peu hors style, je l'ai dit, et donc tout à fait passionnant. Les choix interprétatifs très marqués du chef italien semblent orienter la lecture vers la représentation musicale d'une cathédrale sonore de voix. Le tout prend, écouté d'une traite, une envergure étonnante, et la profondeur du son comme l'extrême tenue des phrasés participent d'une direction d'orchestre et de choeur remarquablement inspirée. 

Verdi est peut-être l'un des compositeurs qui réussissait le mieux à Giulini. L'oeuvre sacrée du grand maître italien semble parfaitement correspondre aux élans du Giulini de la maturité (1991). Le défaut du  Vivaldi qui précède (le manque de respiration) est ici corrigé d'emblée. L'Ave Maria est empreint d'une belle solennité, et la direction de Giulini très austère met en lumière la profondeur du texte verdien avec beaucoup de grâce et de modestie. 

Le Stabat Mater qui suit est peut-être un sommet discographique ultime: les pauses ménagées par Giulini sont une magnifique illustration de ce que le silence peut avoir de musical. L'orchestre et le choeur se fondent parfaitement dans la mystique métaphysique qui semble habiter le chef ici. Giulini touche à l'essentiel de cette musique religieuse: l'agogique est réduite au strict minimum, et le texte respecté n'empêche pas l'interprétation d'être caractérisée par une expressivité des voix, un travail sur les timbres et une sonorité orchestrale remarquables. 

Le Laudi alla Vergine Maria que propose Giulini s'apparente presque à une promenade hallucinée, et l'interprétation semble déchirée entre la poétique de la rêverie et la profonde religiosité du texte musical. Il faut mettre au crédit des voix féminines une clarté dans le phrasé et un sens articulatoire saisissants. 

C'est peut-être le Te Deum qui nous rappelle le mieux que Giulini, contrairement à son injuste réputation, est un chef à trempe: l'envergure sonore, la spatialité de l'orchestre, la profondeur des timbres, la violence du propos musical comme l'extrême sévérité de la direction orchestrale soulignent ici l'extrême modernité du texte verdien. Le propos est presque wagnérien, par moment, et Giulini propose à l'oreille de l'auditeur une palette de phrasés, d'attaques et de nuances stupéfiante. 

Un très bon Vivaldi, étonnant, singulier et différent, et un Verdi stupéfiant de radicalité, d'austérité et de violence contenue, de poésie sombre et toute empreinte de religiosité, font de ce disque un indispensable à toute collection discographique giulinienne










lundi 25 juin 2012

Sur le Ring de Chéreau


           Voilà un petit travail de mon cru que je vous propose à la lecture, malgré son intérêt somme toute limité. 

          La mise en scène par Patrice Chéreau du Ring de Richard Wagner à Bayreuth, de 1976 à 1980, reste un moment de la mise en scène d’opéra essentiel et révélateur des enjeux dramaturgiques et scéniques auxquels le genre a pu être confronté durant le dernier quart du vingtième siècle. C’est à l’initiative de Wolfgang Wagner, petit fils du compositeur, directeur du festival de 1966 à 2008, que le Werkstatt Bayreuth, “atelier Bayreuth”, s’ouvre à des metteurs en scènes célèbres d’horizons divers. Cette volonté d’ouverture et de rénovation des pratiques théâtrales et scéniques du festival correspond avec l’invitation confiée à Patrice Chéreau d’accompagner la direction musicale de Pierre Boulez pour cinq ans.
            Encore aujourd’hui, ce couplage et cette mise en scène restent célèbres et célébrés : la quasi-unanimité critique qui entoure la performance artistique de ce Ring et de cette tétralogie contraste d’autant plus fortement avec l’entourage critique extrêmement circonspect qui accompagna la première étape de cette mise en scène, avec la représentation de Das Rheingold, prologue du Ring des Nibelungen. Si l’on en revient, pareillement, à la réception critique originelle de cette mise en scène, force est de constater qu’en son temps, le projet suscita des réactions diverses. Sifflée en 1976, la mise en scène de  Patrice Chéreau finit par être, lors de sa dernière représentation en 1980, par être la plus applaudie de l’histoire du festival, s’accompagnant même de plus d’une centaine de levers de rideau finaux et d’une heure et demi d’applaudissements.
            On pourra interroger cette mise en scène doublement : du point de vue de sa conception, dans un premier temps ; puis dans un second temps de l’analyse, du point de vue de sa réception publique et critique.

            C’est Pierre Boulez qui résume peut-être le plus clairement la problématique scénique à laquelle Patrice Chéreau et lui-même ont été confronté :  « Dans cette confusion du temporel et de l’intemporel, du personnage et du mythe, la fonction et le style de la musique, sont, en effet, étrangement oubliés. (…) Pour effectuer une transcription correcte de la réalité drame-musique, la représentation ne saurait donc s’encombrer d’un interdit stylistique qui n’existe strictement pas dans le texte lui-même de l’œuvre, qui existe seulement dans des indications scéniques pensées pour une visualisation bien spécifiquement établie dans le temps. »[1]
            La mise en scène que propose Chéreau de l’œuvre wagnérienne refuse très explicitement l’ancrage mythologique et mythique germanique, et situe l’œuvre dans une optique socialiste et marxiste qui fait très clairement écho à l’orientation politique du jeune Wagner. L’ambition paraît néanmoins être autre : la mise en scène de Patrice Chéreau insiste sur la démythification du texte wagnérien, et c’est l’ensemble du champ référentiel qui semble être bouleversé par cette orientation. Ce projet s’inscrit dans un courant et une école de mise en scène très particulière : le concept et le phénomène d’application sont particulièrement pertinents et mis en lumière dans le travail de direction et de mise en scène de Patrice Chéreau. Là où les représentations traditionnelles du Ring de Wagner pensait jusqu’alors l’œuvre en relation avec un arrière-champ référentiel très germanique, Chéreau situe l’œuvre dans une réalité atemporelle marquée par des références scéniques fortes à la lutte des classes et à la conception socialo-marxiste de l’Histoire. Ces références à une actualité historique contemporaine différente du cadre mythologiques wagnérien sont nombreuses : les Nibelungen, par exemple, sont remplacés sur scène par des mineurs et des ouvriers, quand les Gibichungen deviennent eux des cols blancs bourgeois, dominants et exploitants. Par ailleurs, l’arrière-scène et l’ensemble des décors font écho à une actualité bien spécifique : le Rhin est remplacé par un barrage, l’arrière-champ parsemé de château se dérobe au profit d’une succession d’usines et de cheminées, de hauts fourneaux et de carrières.
            Cette démarche n’est pas vaine : le barrage de Das Rheingold en plus de situer la mise en scène de Chéreau dans le champ référentiel industriel et socialiste, questionne fondamentalement le sens de l’œuvre. Le metteur en scène français semble ainsi confirmer l’idée selon laquelle la nature dans l’Or du Rhin n’existerait que soumise, dominée et rabaissée par des ressorts d’asservissement semblables à ceux qui tissent l’essentiel de la relation du travailleur au capital. Si le phénomène d’application sert à Patrice Chéreau de projecteur quant à une réalité contemporaine concrète, se mise en scène questionne aussi bien le sens premier de l’œuvre, et le mythe wagnérien, et la question de la représentation artistique. La représentation artistique traditionnelle de l’œuvre wagnérienne est déniée : Wieland Wagner, par exemple, parangon de l’establishment  bayreuthien, considérait la nature comme l’espace logique de déploiement de l’intrigue mythique. Ainsi, le chant des oiseaux durant l’interlude du Siegfried, les espaces d’apaisement naturels et paysagers de la Walkyrie ou du Götterdämmerung disparaissent dans la mise en scène de Chéreau qui se refuse à toute pause, à toute diminution de la tension dramaturgique et scénique durant la représentation. L’objectif paraît être double : confirmer l’intentionnalité esthétique de la lecture socialiste du Ring, refuser le manque d’audace formelle et la facilité qu’induirait la représentation traditionnelle de l’arrière-champ mythique et pangermanique wagnérien usuel.
            La démarche de Patrice Chéreau se révèle cependant plus complexe qu’elle n’y paraît : loin viser la suspension de la dimension mythique de l’œuvre, au profit d’une actualité politique contemporaine, c’est l’irruption sur scène de cette actualité contemporaine qui vient graver dans la chair du spectateur le caractère épique et mythique du cycle wagnérien. L’application semble de fait s’accompagner, dans la démarche de Patrice Chéreau, d’une héroïsation de la mise en scène au travers de l’irruption du réel sur scène. Cette dimension mythologique et mythique renouvelée et réinventée, transformée par le prisme déformant de la critique socialiste et marxiste, fait ainsi directement écho aux préoccupations idéologiques et politiques du spectateur contemporain.
L’origine de la démarche semble être claire : resituer le mythe wagnérien en regard à la fois d’une actualité politique contemporaine, d’une consistance scénique héroïsée, et d’un caractère épique réinventé d’autant plus fortement qu’il fait écho aux considérations actuelles et idéologiques du spectateur. Pour autant, la réception de l’œuvre, l’actualité du spectacle et du réel propre à l’instant de la représentation, comme les critiques théâtraux et / ou musicaux contemporains du spectacle, trahissent des réactions et des comportements très divers.
L’instant de la représentation de L’Or du Rhin, en 1976, est marqué par un fait totalement inhabituel pour le Festival de Bayreuth, où le langage corporel (applaudissements, manifestations diverses du spectateurs) est très codifié. L’irruption du réel au théâtre n’a pas lieu que de la scène vers le spectateur, mais aussi du spectateur vers la scène et les acteurs de la représentation. Les sifflets apparaissent ainsi à Bayreuth : la réaction immédiate et subjective du spectateur, ne reconnaissant pas ce qu’il était en droit, presque institutionnellement, d’attendre, semblait ne pouvoir se manifester spontanément de cette manière. Le refus et la critique immédiate du spectateur est double : d’une part, nombre des spectateurs de 1976 furent choqués par le contenu idéologique et politique du spectacle, radical, jusqu’au point de dresser contre lui les instrumentistes du festival, qui refusèrent pour certains d’entre eux de travailler en collaboration avec Patrice Chéreau, comme le souhaitait à l’origine Pierre Boulez. D’autre part, c’est le contexte du festival en lui-même qui semble favoriser, lors des premières représentations, des réactions épidermiques. Le décorum et l’emballage protocolaire extrêmement lourd de Bayreuth, le traditionalisme des représentations et des mises en scènes et des publics, touchaient avec ce spectacle à un point de condensation et de cristallisation des mécontentements, induits par la grande rénovation du festival entreprise par Wolfgang Wagner au début des années 70. Cet ensemble et cette dualité expliquent en partie la réception extrêmement mesurée, froide, voire incendiaire (les premières représentations de Das Rheingold en 1976 sont longuement sifflées et huées) du public. C’est la chair agressée idéologiquement du spectateur qui semble s’exprimer. L’intérêt est d’autant plus fort ici que le Ring de Wagner se déroule sur cinq ans à Bayreuth. Le spectacle est ainsi mis en pause, à la fin de Das Rheingold, sa continuation étant reportée à 1977, et à la représentation de sa suite directe, Die Walküre. Cette année de latence, cette entracte géante du spectacle, est donc marquée, dès l’achèvement de la représentation de Das Rheingold, par un refus caractérisé par le public d’adhérer à l’esthétique dramaturgique et scénique mise en œuvre durant le premier acte. L’équivalent théâtral classique de ce comportement du spectateur reviendrait à imaginer qu’une pièce de théâtre soit interrompue entre deux actes par les huées et les sifflets du public : l’actualité de la représentation, la réalité de l’instant du spectacle font ainsi irruption sur scène, et influe en partie sur le comportement du metteur et scène. Loin de pousser Patrice Chéreau à revoir les orientations de mise en scène qui sont les siennes en 1976, cette irruption du réel sur la scène de théâtre l’incite à confirmer, dès 1977, la radicalité de son propos : Die Walküre sera explicitement présentée comme une prolongation scénique de l’influence de la philosophie schopenhauerienne et nietzschéenne sur l’écriture dramaturgique du compositeur allemand.
Le parti pris théâtral presque brechtien de Chéreau finit par provoquer une vague d’admiration et de fascination chez les spectateurs, au fil des ans, le spectacle étant de plus en plus attendu et impatiemment commenté. La radicalité du propos et de la mise en scène, l’irruption d’une réalité de la représentation scénique au théâtre, participent du sentiment pour le spectateur de Bayreuth d’assister à un moment clé et fondateur de l’histoire de ce festival, et plus encore, de l’histoire de l’opéra et de sa représentation. Ce phénomène d’attraction, cette conscience de spectateur aiguë, contribuent à rendre le Ring de Chéreau et l’instant de sa représentation eux-mêmes mythiques. D’autre part, l’application et la force du propos politique, l’inclusion du corps du spectateur dans le projet scénique et esthétique de Chéreau, participent d’un phénomène plus général qui poussera le public à acclamer la dernière représentation de 1980. Celle-ci voit le public et les spectateurs réagir de façon à ce que ce spectacle, en 1980, en s’inscrivant au moment même de sa réalisation dans l’histoire, soit percuté de plein fouet par le réel et l’irruption sur la scène théâtrale d’une actualité méta-théâtrale et critique, suffisamment fortes pour perturber le cours même de la représentation. Si la réception critique en 1976 était abondante et négative, le phénomène théâtral s’inscrit dans l’histoire du théâtre de manière spectaculaire : l’opéra et sa représentation sont fondamentalement remis en question, et nombres de mises en scènes postérieures, encore actuellement, se réclament explicitement ou pas, consciemment ou pas, de cette démarche, ne serait-ce que la re-création en 1979, par ce même Chéreau, du Lulu de Berg.

Le Ring de Chéreau et de Boulez semble, ne serait-ce que de prime abord, particulièrement répondre à la problématique de l’irruption du réel au théâtre. De façon évidente, en premier lieu, la conception de l’œuvre propose, dès 1976, de mettre en œuvre le phénomène d’application : le mythe wagnérien est récréé en regard d’une actualité et d’une irruption d’une réalité politique contemporaine sur scène. Plus encore, cette irruption s’accompagne d’une redéfinition des enjeux scéniques fondamentaux de l’œuvre wagnérienne : en proposant d’attaquer et d’agresser le spectateur idéologiquement, de manière fort et totalement assumée, constante, totale (musique, décors, jeu d’acteurs), Chéreau se sert de cette connexion au réel et à l’actuel pour repenser et refonder intégralement le mythe wagnérien et l’essence même de son arrière-champ mythologique. Cette irruption du réel au théâtre se manifeste aussi d’une manière plus pragmatique, plus immédiatement perceptible : dans sa chair, le spectateur réagit. En réagissant spontanément (sifflets et huées) ou de manière plus consciente de l’enjeu de l’instant (applaudissements interminables de 1980), le spectateur fait entrer dans l’instant de la représentation une composante externe : l’actualité de la représentation est incarnée, le réel et l’extériorité du monde scénique ne sont plus mis à distance de l’instant du spectacle. Le spectacle dans son intégralité, et du fait de l’extrême attente qui sépare chacun de ses actes, est soumis à l’irruption permanente de l’extérieur, de l’actuel, du réel : les sifflets de 1976 conditionnent la radicalisation accrue du propos en 1977, l’attente participe de la mythification et de l’héroïsation de l’instant théâtral, et contribue à faire émerger une conscience de l’historicité du moment singulière chez le spectateur. Le réel et son irruption dans le champ théâtral semblent démultipliés, corollaires et totalement rattachés à l’histoire de ce spectacle et de ce Ring. Cette extrême actualité de l’instant théâtral, l’exacerbation inouïe des passions du spectateur lors du spectacle comme la radicalité du parti pris et de l’application participent à coup sûr de l’importance capitale de ce Ring dans l’histoire de la représentation opératique.
L’irruption multiple du réel au théâtre semble être ici l’origine du mythe qui s’ensuit : le Ring de Chéreau et de Boulez reste encore aujourd’hui l’un des instants de scène d’opéra le plus célèbre du vingtième siècle.


[1] Pierre Boulez, cité par Catherine Steinegger dans Pierre Boulez et le théâtre, éditions Martaga, p. 295

B. B.